moins c’est PLUS
Weblog de Christian Jasinski
Weblog de Christian Jasinski
27/12/09
… parce que les conditions dans lesquelles il faut maintenant l’exercer sont devenues un obstacle à la réalisation d’une bonne traduction. Un industriel me confiait récemment qu’il préférait lire un document en anglais, même si sa connaissance de cette langue était loin d’être parfaite, plutôt que d’essayer de déchiffrer la traduction en français. C’est tout dire ! Voici certaines des raisons qui, si je peux m’appuyer sur mes 26 ans (déjà !) de traduction technique, sont à la base du problème.
Ces logiciels coûtent une fortune (ce fut 3 mois de salaire pour moi), ont une ergonomie déplorable, sont bourrés de bugs et reposent sur un concept qui défie tout ce que la linguistique a pu apporter depuis plus d’un siècle. Ce concept est le suivant : un texte n’est qu’un ensemble de phrases que l’on peut découper, isoler les unes des autres, et mettre dans une mémoire. Plus tard, si l’on a à traduire une phrase déjà rencontrée, il ne restera plus qu’à la récupérer dans la mémoire du logiciel. Autrement dit, une même phrase ne sera à traduire qu’une seule fois dans sa vie de traducteur.
Ce concept peut certainement sembler logique et plaisant mais, quand on connaît la traduction et la linguistique, il apparaît malheureusement bien simpliste et irréaliste, trop beau pour être vrai, un argument fallacieux de vendeur de logiciels. En effet, un texte ne se réduit pas à une concaténation de phrases mais est constitué d’un réseau complexe de relations qui dépassent largement le simple cadre de la phrase (la phrase étant par ailleurs un concept déjà assez nébuleux en lui-même).
Bref, les logiciels dits de TAO reposent sur un principe erroné. Mais le problème ne s’arrête pas là. Ces logiciels ont la pire des ergonomies de toutes les catégories de logiciels que j’ai pu utiliser dans mon travail (logiciels de conception de sites Web, de rédaction, de dessin, de traitement d’images, etc.). Voici par exemple à quoi ressemble leur interface pour le traducteur :
Voilà ce que voit le traducteur ! Aucune mise en page, aucune illustration, un magma de mots mélangés à des signes, une matière qui fait mal aux yeux, la perte du contexte, etc. Le texte qu’aurait dû voir le traducteur est, bien entendu, tout autre puisqu’il s’agit d’une brochure commerciale classique en couleur, très belle, présentant des photos de produits et décrivant ceux-ci.
Ce découpage en phrases, imposé au traducteur, imprime une sorte d’image mentale dans l’esprit de celui-ci dont il est impossible de se débarrasser pendant la traduction : le texte est présenté comme une suite de phrases isolées à traduire tout aussi isolément. Il s’ensuit un calque syntaxique inévitable de l’anglais quand on traduit en français, beaucoup de répétitions inutiles, des formulations artificielles, etc. Il faut lutter contre le logiciel pour avoir une vue d’ensemble du contexte et on n’y arriver jamais complètement étant donnée l’interface prégnante. De plus, les phrases récupérées de la mémoire du logiciel sont nécessairement hors contexte…
Pour achever le portrait des soi-disant logiciels de TAO, je dois dire qu’il est extrêmement rare de retomber sur des phrases similaires entre les différents projets de traduction. En une vingtaine d’années, cela m’est arrivé très peu souvent (comme à mes collègues) et, à chaque fois, j’ai dû reformuler ce que le logiciel me présentait, ce qui rendait la fonction de ce dernier parfaitement inutile !
Et oui ! ll suffit pour moi et mes collègues d’examiner nos factures de la fin des années 80, de faire la conversion francs/euros, pour voir que les tarifs sont toujours les mêmes. Entre temps, bien sûr, le coût de la vie n’a pas baissé… Autrement dit, le traducteur gagne aujourd’hui environ moitié moins qu’il y a 25 ans.
Vu que les charges représentent environ également 50 % de son chiffre d’affaires, le traducteur gagne maintenant à peine plus que le SMIC. C’était certainement pas la peine que je passe 7 ans à l’université pour acquérir 3 diplômes de haut niveau dans des secteurs complémentaires. J’ai récemment calculé que, pour faire du bon travail (je me refuse à bâcler le travail pour gagner plus d’argent), mon tarif horaire est désormais similaire à celui d’une baby sitter.
Mais ce n’est pas tout : non content de voir ses revenus fondre, le traducteur se voit maintenant proposer des travaux dont les délais de livraison sont si courts qu’il ne peut plus organiser son planning. Il faut commencer le travail dès qu’il est proposé sous peine d’être incapable de respecter le délai. Le traducteur se retrouve donc en flux tendu et le moindre problème de traduction remet immédiatement en cause le délai. Il devient donc impossible de planifier quoi que ce soit, de faire des recherches approfondies, d’assurer un contrôle qualité digne de ce nom, etc.
L’ironie veut que ces délais trop courts soient parfaitement inutiles ! En effet, j’ai bien souvent constaté que des travaux réalisés dans l’urgence (95 % des travaux maintenant !) ne sont utilisés que des jours, voire des semaines ou des mois plus tard…
Bien sûr, on peut lire sur le site Web de chaque société de traduction que celle-ci est la championne de la qualité. Mais, de la communication à la réalité il y a bien souvent loin… En tant que traducteur indépendant exécutant, je vois les choses « de l’intérieur » et je sais comment cela se passe. Les soi-disant contrôles qualité sont du niveau CM2 et sont, de toute évidence, conçus par des gens qui pensent peut-être que la linguistique se résume au livre de grammaire de cette même classe.
Ces contrôles portent sur des points utiles mais néanmoins secondaires (par ex. une faute de frappe) et jamais sur des points essentiels. Par exemple :
Tous ces points (et d’autres) essentiels à la fiabilité du contenu technique de la traduction sont soit ignorés, soit survolés. Pourquoi ? Parce que c’est plus compliqué à vérifier que les points secondaires. Il est, par exemple, plus facile de voir qu’un « s » manque au pluriel du substantif que de s’apercevoir que « le cylindre du frein mouillé de châssis du cliquet du mécanisme d’encliquetage » (sic !) est un charabia technique incompréhensible.
D’après l’AFNOR, on traduit correctement en moyenne (traduction + contrôles + tâches annexes) une page de 250 mots par heure. Pour gagner leur vie étant donné les prix trop bas qui leur sont payés, je connais bien des traducteurs qui traduisent maintenant 4 pages de l’heure, voire plus dans certains cas. Bien entendu, comme les miracles n’existent pas, cela ne peut se faire qu’en supprimant des contrôles (voire tous !), en n’effectuant pas les recherches qui seraient nécessaires, en ne vérifiant pas certains points, etc.
La description que je fais de mon métier est malheureusement applicable à de plus en plus de métiers. Les producteurs, ceux qui fabriquent le produit ou le service, sont de plus en plus mal payés, au point qu’ils ne gagnent plus suffisamment leur vie. Les raisons à cela sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un autre article. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que les traducteurs, à se plier aux exigences stupides du marché, sont en train de scier la branche sur laquelle ils étaient déjà mal assis. A terme, les clients, lassés de mal comprendre leur documentation traduite, préfèreront la lire directement en anglais, quitte à se la faire expliquer et quitte à se former à cette langue difficile qu’est l’anglais.
6/12/09
Les opérations conduites en Afghanistan devraient coûter 400 millions d’euros au budget de la Défense en 2010 (que nous payons vous et moi), soit une modeste part des 32 milliards d’euros que se taillent les armées (que nous payons aussi).
Cela veut dire qu’il faut environ 4 fois plus d’argent pour maintenir l’armée française en Afghanistan que ce que rapporte un téléthon.
Ca me laisse songeur… pas vous ?